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Designation du peuple, du territoire et de la langue Kurdes


Auteur :
Éditeur : Université de Rouen Date & Lieu : 1995-12-01, Rouen
Préface : Pages : 502
Traduction : ISBN :
Langue : FrançaisFormat : 210x295 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Aki. Des. N° 3551Thème : Thèses

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Designation du peuple, du territoire et de la langue Kurdes

Designation du peuple, du territoire et de la langue Kurdes

Salih Akin


Université de Rouen


Le projet de négation de la réalité kurde qui démarre en 1920 en Turquie constitue une entreprise politique totale aux multiples aspects. L'analyse de son aspect linguistique, limité à la désignation du peuple du territoire et de la langue kurdes dans le discours scientifique et politique turc, fait état du désarroi et des troubles discursifs liés à l'interdiction d'emploi du radical Kurd.
L'examen des principales stratégies de référence employées dans 66 titres d'écrits scientifiques turcs, dans les questions posées dans un ouvrage didactique, ainsi que dans les discours de dirigeants de partis politiques turcs concernant les réfugiés kurdes d'Irak, révèle :
1) l'évitement des termes tabous « Kurdes » et « Kurdistan », remplacés par des descriptions de type géographique ;
2) l'usage du radical Kurd pour désigner uniquement le peuple et la langue kurdes ;
3) le recours à des procédés métalinguistique et redéfinitoire destinés à changer le sens de ce radical.
Mots clés : Référence, dénomination, discours, nom propre, toponyme, ethnonyme, Kurde, Turc.



AVANT-PROPOS

L'objet de notre recherche est lié à l'histoire de la négation de l'existence du peuple kurde en Turquie depuis les années 1920. A cette époque, le nouvel État turc fondé sur les ruines de l'Empire ottoman nia officiellement l'existence du peuple kurde, sa langue, sa culture et le priva du droit de parler sa langue, pratiquer sa culture, écouter et chanter de la musique dans sa langue. Non satisfait de ces pratiques, l’État turc a en 1924 interdit d'utiliser les termes Kurdes et Kurdistan, posant par là même le problème de leur désignation dans le discours. C'est ce problème référentiel, la désignation du peuple, du territoire et de la langue kurdes dans le discours turc et les effets discursifs liés à cette négation, que nous examinerons.

Dans un contexte où les recherches sur les Kurdes, le Kurdistan, la langue et l'histoire kurdes, etc., interdites en Turquie jusqu'à nos jours et passibles de lourdes peines de prison, commencent à peine à voir le jour notamment dans les pays d'Europe où il existe désormais une diaspora forte de 700 000 Kurdes, il n'y a, à notre connaissance, aucune étude qui soit menée, de près ou de loin, dans le domaine de la désignation du peuple, du territoire et de la langue kurdes. Ce domaine est donc totalement inexploré, alors qu'il revêt une importance capitale lorsque l’on connaît le rôle du langage dans l'action de l'homme, et surtout, les enjeux sociopolitiques liés à la dénomination des objets du réel et à l'acte de référence.

L'importance de la dénomination des peuples, des pays et des langues ne fait aucun doute dans l'organisation ethnique, territoriale et linguistique du monde. Comme tout objet du réel, ces trois entités ont besoin d'être dénommées pour pouvoir être portées à l'existence. Comment pourrions-nous parler d'un objet, d’une notion dépourvue de nom ? Nécessité de dénomination, certes, pour la différenciation et l'identification des objets, mais pas de n'importe quelle manière, aucun nom n'est attribué aux objets par hasard. La dénomination des peuples, des pays et des langues fait intervenir des enjeux ethnique, historique, culturel, social, etc. Mais elle ne se limite pas à ces motivations relevant plutôt du passé d'un peuple. Parce qu'elle est catégorisation linguistique du réel, toute dénomination projette, justifie et argumente un agir sur celui-ci. Comment ne pas voir derrière le refus opposé par la Grèce à la dénomination Macédoine, nom donné par Tito en 1947 à l'une des Républiques de l'ex-Yougoslavie qui a proclamé son indépendance en 1991, la crainte de revendication territoriale de cette république sur son territoire, parce que l'une de ses régions du Nord s'appelle Macédoine ? Admise à l'ONU sous le nom provisoire de Arym (nom de l'ancienne république de Macédoine), la dénomination définitive de la République de Macédoine devrait être fixée par une commission d'arbitrage. L'évolution que nous relevons au cours de l'histoire dans Saint- Pétersbourg / Petrograd / Léningrad / Saint-Pétersbourg suffit à nous montrer comment des changements d'ordre politique, culturel et religieux se traduisent dans la dénomination de cette ville en reflétant différents états de l'expérience de l'homme sur le monde.

Dans des situations conflictuelles, la dénomination des communautés ethniques revêt aussi une importance toute particulière. Ainsi, en Roumanie, l'hétéro-désignant Bozgor, qui signifie de manière péjorative paysan, transhumant est-il utilisé pour faire référence aux Magyars de Transylvanie. Cet hétéro-désignant dévoile, outre le mépris et la dévalorisation à l'égard de la communauté magyare, le différend territorial qui persiste entre la Roumanie et la Hongrie à propos de la Transylvanie.

La dénomination des langues aussi conditionne l'appréhensioncompréhension que nous avons du réel. N'en est-il pas ainsi pour un patois, un parler, etc. ? Qui pourrait réclamer en France pour les pratiques langagières idéologiquement désignées comme dialecte, patois, etc. la même promotion sociale, politique et financière que celle dont bénéficie le français, parce que considéré comme langue ? La diversité des noms pour désigner une pratique langagière et les motivations linguistiques, mais aussi politique, ethnique, culturelle et sociale, etc. qui régissent la dénomination des langues ont pris une telle importance qu'un ouvrage collectif traitant de ces problèmes est actuellement en préparation sous la direction de Andrée Tabouret-Keller.

De la même manière, l'ampleur des problèmes et des enjeux liés à la dénomination et à l'usage des concepts tels que communauté culturelle, ethnie, groupe social, minorités linguistico-culturelles, etc. a conduit en mai 1995 un groupe de chercheurs à mettre au point un projet de recherche sous l'égide de l'UNESCO. Intitulé Sociétés pluriculturelles et pluriethniques : clarification terminologique et conceptuelle et coordonné par Henri Giordan, le projet de recherche a pour objectif de forger des outils conceptuels pouvant être utilisés par différentes démarches scientifiques dans un espace géopolitique le plus large possible. Indispensables pour qu'une communauté ethnique ou nationale existe, l'analyse comparative des désignations ethniques et nationales occupe une place centrale dans ce projet de recherche.

Dans le contexte qui nous intéresse, ce n'est pas seulement la dénomination du peuple, du territoire et de la langue kurdes, dont le nom est nié, que nous analyserons, mais la dénomination de ces entités dont l'existence même est niée. Face à une double négation, l'objet de notre recherche sera de voir comment le peuple, le territoire et la langue kurdes sont désignés par l'idéologie officielle turque qui nie leur existence, d'étudier les troubles et effets discursifs liés à la négation de ces trois entités, d'examiner les enjeux sociopolitiques liés à leur désignation dans le discours.

1. Introduction

Le projet de négation de la réalité kurde qui démarre en 1920 en Turquie constitue une entreprise politique totale aux multiples aspects. Elle comporte un aspect militaire, d'autant plus qu'il a fallu, à partir de 1925, faire face à plusieurs révoltes kurdes qui éclatèrent en réaction à cette négation. Elle a aussi un aspect culturel et symbolique destiné à légitimer et à argumenter la négation de la réalité kurde. Dans ce domaine, la négation politique et ethnique comporte aussi un aspect linguistique capital : désigner dans le discours ceux qui n'ont pas d’existence officielle sans utiliser leur nom propre, faire référence à eux sans contradictions discursives, les traiter par le langage puisqu'ils constituent une réalité. Ce sont quelques unes des difficultés discursives liées à la négation de l'existence des Kurdes et auxquelles devaient faire face les autorités turques de l'époque.

Contraintes sans doute à ce « devoir dire », pour reprendre une formule de B. Gardin, (comment pourraient-ils ne pas l'être ?), les autorités, dirigeants politiques et savants turcs s'efforcèrent de résoudre ce problème référentiel en recourant à des désignations évacuées des termes « Kurde » et « Kurdistan ». N'en était-il pas ainsi, lorsque Mustafa Kemal, fondateur de l'État turc et de son idéologie officielle, a dénommé, à la suite de l'écrasement de la révolte d'Agri Dagi en 1930, les Kurdes par la description « Turcs montagnards » (Dağlı Türkler), pensant par cet acte de langage qu'il s'était peut-être débarrassé de l’épineux problème ? Si la description « Turcs montagnards » était destinée à faire référence aux Kurdes sans employer l'ethnonyme « Kurdes », elle était aussi la première manifestation discursive de la négation de l'existence des Kurdes qui leur conférait paradoxalement …




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