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Saladin


Éditeur : Flammarion Date & Lieu : 2008, Paris
Préface : Pages : 764
Traduction : ISBN : 978-2-0821-0058-8
Langue : FrançaisFormat : 150x240 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Edd. Sal. N° 2774Thème : Histoire

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Saladin

Saladin

Anne-Marie Eddé

Flammarion

Pour le monde arabo-musulman, Saladin est une figure mythique : de Nasser à Saddam Hussein, nombreux sont les dirigeants du XXe siècle qui se sont réclamés de lui, nombreux les poètes et les artistes qui ont exalté sa mémoire. À Damas, son mausolée est aujourd'hui encore un lieu de pèlerinage. En Occident aussi, une véritable légende s'est construite autour de ce sultan kurde (1137-1193) devenu champion de l'islam et souverain d'un immense empire. Par-dessus tout, il est celui qui sut reprendre Jérusalem aux croisés et susciter chez ses adversaires chrétiens, notamment Richard Cœur de Lion, un sentiment proche de l'admiration.
Près de dix ans de travail ont été nécessaires pour écrire cette biographie, la première en français depuis un demi-siècle : à partir de sources variées (chroniques, récits de voyages, lettres, poèmes, traités administratifs...), Anne-Marie Eddé a voulu comprendre la formidable popularité qui fut celle de Saladin, une popularité à laquelle il veilla toujours de très près. Une propagande inlassable encensait le sultan, défenseur de l'islam, serviteur fidèle du calife de Bagdad, parangon de justice, magnanime et généreux envers ses sujets comme envers ses ennemis... S'efforçant de faire la part de l'imaginaire et de la réalité, Anne-Marie Eddé replace le personnage dans l'époque tourmentée qui fut la sienne. Elle décrit l'ascension d'un homme doté d'un grand sens politique, qui parvint à étendre sa domination sur un territoire allant du Nil à l'Euphrate et du Yémen au nord de la Mésopotamie ; un homme authentiquement intéressé par la vie religieuse, soucieux d'appliquer la loi musulmane, sans concessions mais sans excès non plus, notamment à l'égard des communautés juives et chrétiennes qu'abritait son empire ; un homme qui fut un guerrier infatigable, mais aussi un administrateur doué d'une prodigalité qui faisait le désespoir de ses proches. Un homme, enfin, qui montra autant de volonté dans la maladie, le deuil et les combats déçus que sur les chemins de la gloire.


Anne-Marie Eddé est historienne, spécialiste du Moyen Âge arabe. Directeur de recherche au CNRS, elle dirige actuellement l'Institut de recherche et d'histoire des textes.
Elle est l'auteur de travaux portant notamment sur la dynastie des Ayyoubides, fondée par Saladin, et sur l'histoire de la Syrie - aux XIIe et XIIIs siècles.






INTRODUCTION

« Nous voici de retour en Orient, Monsieur le sultan ! » Tels sont les mots qu’on prête au général Gouraud, au mois de juillet 1920, devant la tombe de Saladin, alors que les troupes françaises viennent d’entrer dans Damas1. Peu importe que cette phrase ait été prononcée ou non. Sa célébrité témoigne en soi de la forte empreinte laissée par le sultan dans la mémoire collective, en Orient comme en Occident.

En Orient, Saladin a d’abord été le libérateur de Jérusalem, cette ville qui cristallise, aujourd’hui encore, les aspirations et les revendications de trois grandes religions : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Saladin est aussi celui qui a réussi à repousser les Occidentaux et à réunifier une grande partie du monde musulman, des rivages du Tigre à la Cyrénaïque, et du Yémen à la Syrie du Nord. D’où son éclat et sa popularité, toujours vivaces dans un Moyen-Orient où le culte des héros est omniprésent2.

Si Saladin - Salah al-Dîn en arabe - est devenu, à compter du XXe siècle, une véritable icône pour le monde musulman (les chiites exceptés, nous verrons pourquoi), au point d’éclipser d’autres grandes figures islamiques du passé, c’est parce que le monde arabe a été précisément confronté à l’échec de son unification, à la colonisation européenne, à la création de l’Etat d’Israël, à l’annexion de Jérusalem, et enfin, aux multiples interventions américaines. Dans ce contexte de dépendance, voire d’impuissance, le sultan est apparu comme la figure par excellence du libérateur, comme le modèle du souverain ayant su redonner fierté et dignité aux Arabes. Et pourtant, on le sait, Saladin n’était pas arabe, mais... kurde. C’est donc son « arabité » linguistique et culturelle qu’on s’est efforcé de mettre en avant, son attachement à l’islam, son respect des valeurs arabes : l’hospitalité, la générosité, la longanimité, l’honneur, le courage... Autant de raisons pour des dirigeants, si différents soient-ils, de le prendre pour référence, de l’adopter pour héros. Ainsi Gamal Abdel Nasser et Saddam Hussein se sont-ils tous deux identifiés à lui pour se poser en nouveaux chefs charismatiques des Arabes.

En Occident, Saladin fait aujourd’hui partie des rares personnalités de l’histoire arabo-musulmane qui, tels Mahomet ou Haroun al-Rachid, évoquent quelque chose dans l’esprit des gens. Son nom est le plus souvent associé à la croisade, à l’esprit chevaleresque et courtois, à la générosité et au respect de ses adversaires. Véhiculée dès le Moyen Age par divers romans de chevalerie et chansons de gestes, son image n’a cessé d’évoluer au gré des circonstances historiques. A l’époque des Lumières, des auteurs tels que Voltaire ou Lessing le campèrent en souverain éclairé, tolérant et ouvert sur toutes les religions. Aujourd’hui encore, il est probablement le seul souverain musulman de l’Histoire auquel les studios de Hollywood puissent imaginer de donner un rôle de héros...

La première biographie de Saladin rédigée en Occident a été paradoxalement l’œuvre d’un Français, Louis-François Marin, au XVIIIe siècle. Paradoxalement, en effet, puisque l’historiographie française s’est par la suite désintéressée de Saladin. De nombreux et excellents travaux ont été publiés au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne et en Israël, très peu en France où la dernière biographie qui lui ait été consacrée remonte à plus de cinquante ans et reste marquée par une vision idyllique du personnage et réductrice de l’Islam3. Il est vrai que les difficultés d’une telle entreprise ne manquent pas.
Elles tiennent, en grande partie, à la nature des sources. Très peu de documents d’archives ont été conservés et les sources narratives dont nous disposons émanent, pour une grande part, des proches de Saladin ou de l’entourage de ses successeurs. Or ceux-ci ont décrit la vie et le règne de Saladin - ils le disent eux-mêmes - avec une nette intention panégyrique. Il n’est donc pas toujours facile de faire une claire distinction entre la vraie personnalité de Saladin et le portrait de monarque idéal auquel il est sans cesse comparé. Par de nombreux aspects, ces ouvrages se rapprochent, d’une part, de la littérature hagiographique, connue dès le Xe siècle en Islam, qui célèbre les vertus (manâqib) de certains personnages vénérés - fondateurs des écoles juridiques ou personnages connus pour leur piété et considérés comme « saints » - et, d’autre part, des « Miroirs des princes », genre littéraire hérité d’anciennes traditions persanes et destiné à mettre en valeur les qualités attendues d’un bon souverain : piété, justice, générosité, clémence, défense de la religion, écoute et proximité avec son peuple. Le Saladin qu’ils dépeignent était destiné à servir de modèle aux générations futures, comme le dit très bien Ibn al-Athîr dans sa définition de l’histoire : « Quand les rois liront dans des livres d’histoire les biographies de souverains justes et quand ils verront combien ils étaient estimés par leurs sujets, ils essayeront de suivre leur exemple » D’autres textes émanent au contraire de milieux hostiles à Saladin tels que les Zenguides de Mossoul ou les chrétiens des Etats latins, ce qui en rend l’interprétation tout aussi difficile.

Dès lors, quel crédit l’historien d’aujourd’hui peut-il accorder à ses sources ? Comment faire la part d’une certaine forme d’animosité ou au contraire d’une propagande plus ou moins officielle ? N’est-il pas aussi difficile d’appréhender le « vrai » Saladin que d’approcher le « vrai » saint Louis ? Reprenant la question, désormais célèbre, posée par Jacques Le Goff dans la très belle biographie qu’il consacra à ce monarque nous pourrions dire : Saladin a-t-il existé4 ? Le Saladin tel qu’il apparaît au travers des témoignages de ses proches n’est-il qu’un modèle, une image idéalisée ?

Les réponses à ces questions sont multiples, mais dès à présent deux remarques s’imposent. Les biographies écrites par des contemporains de Saladin demandent certes à être lues avec circonspection et esprit critique. Il serait tout aussi dommage, néanmoins, de les rejeter globalement comme de les accepter sans réserve. Même si leurs auteurs cherchent avant tout à souligner les vertus de leur souverain, à démontrer son mérite, afin d’en perpétuer à jamais le souvenir, ce sont des hommes qui l’ont approché, écouté, conseillé, qui ont combattu et prié à ses côtés, qui l’ont vu agir au quotidien, qui l’ont consolé et encouragé, qui l’ont même veillé jusqu’à son dernier souffle. Leurs récits, malgré leurs fioritures et leur exagération parfois manifestes, conservent incontestablement la trace de ces moments d’intimité, et témoignent bien souvent de la profonde connaissance qu’ils avaient de la personnalité de leur sultan.

Il faut aussi pouvoir lire ces sources avec un autre regard que celui de l’historien qui cherche à établir « comment les choses authentiquement furent », pour reprendre la formule de Leopold von Ranke, célèbre historien allemand du XIXe siècle, l’un des fondateurs de l’histoire « scientifique » et « objective ». Les faits ont leur importance, bien sûr - personne ne saurait le nier - , mais la manière dont ils furent présentés, compris et vécus par les contemporains de Saladin est capitale. Quelle image ont-ils retenue de Saladin et de son pouvoir ? Comment et pourquoi l’ont-ils répandue ? Que recouvre cette propagande ? N’est-elle destinée qu’à la glorification d’un personnage ? Ne voit-on pas apparaître, au travers de ces discours, une conception politique du pouvoir, une certaine vision du monde, ainsi que les valeurs religieuses et morales sur lesquelles se fondait la société de ce temps-là ? Les images, les métaphores, les mots choisis sont révélateurs de l’idée que l’on se faisait d’un prince idéal, tandis que la description de ses ennemis, vraie ou fausse - peu importe dans ce contexte - , est elle - même l’occasion de souligner ses qualités. Ainsi l’intérêt de relever les rapprochements opérés par nos sources entre Saladin et tel ou tel personnage biblique, n’est-il pas, évidemment, de démontrer le bien-fondé de ces comparaisons, mais plutôt d’essayer de comprendre les intentions et les objectifs qui se dissimulent derrière une telle démarche. De même qu’on ne s’interrogera pas sur la réalité d’un miracle survenu autour du sanctuaire d’un saint personnage, mais plutôt sur la façon dont ce miracle fut utilisé par le souverain dans le cadre de sa politique religieuse.

La représentation que l’on se fait de Saladin étant inséparable des sources qui en parlent, c’est par elles qu’il faut commencer5. Trois proches collaborateurs de Saladin, un Egyptien d’origine palestinienne, un Iranien et un Irakien, nous ont laissé des témoignages essentiels sur sa vie et son règne. Le premier, nommé al-Fâdil (1135— 1200), fut son conseiller, son ami, presque son frère, de deux ans son aîné. Il débuta sa carrière dans la chancellerie fatimide avant de se mettre, en 1171, au service de Saladin, sur qui il exerça rapidement une très grande influence. C’est lui qui, en Egypte, contrôla toute l’administration et les rentrées fiscales nécessaires au financement des expéditions militaires. Le journal dans lequel il notait ses observations chaque jour est malheureusement perdu, mais quelques extraits nous sont parvenus 6. Dans les nombreux actes qu’il rédigea pour la chancellerie égyptienne et dans l’abondante correspondance officielle et privée qu’il adressa aux souverains, aux émirs, aux oulémas, à Saladin lui-même et à des membres de sa famille-plus de huit cents documents et lettres connus à ce jour - il est possible de puiser des informations sur de nombreux aspects touchant à la politique de Saladin. Dans ces textes pointent aussi les conseils beaucoup plus personnels d’al-Fâdil sur le comportement et la manière de gouverner du sultan7. Il ne fait pas de doute qu’une grande amitié et une estime réciproque liaient les deux hommes. Malgré sa nature chétive et ses problèmes de santé, al-Fâdil survécut à son maître et servit ensuite deux de ses fils. Il mourut au Caire, au début de l’année 1200, à l’âge de soixante-cinq ans, laissant derrière lui une abondante œuvre administrative et littéraire ainsi que de nombreuses fondations charitables destinées à aider les étudiants en droit, à éduquer les orphelins et à libérer les prisonniers musulmans détenus par les Francs8.

Administrateur comme lui, ‘Imâd al-Dîn al-Isfahânî (1125-1201), originaire d’Isfahan, commença sa carrière en Irak avant de venir s’installer à Damas en 1167. Il y exerça des fonctions de secrétaire à la chancellerie et aux finances tout en enseignant le droit. Introduit auprès de Saladin en 1175, il fut soutenu par al-Fâdil qui l’engagea comme secrétaire. Sa grande culture littéraire, son expérience de l’administration, sa connaissance du persan et des régions situées à l’est de l’Euphrate étaient précieuses pour Saladin, qui lui demanda de l’accompagner dans tous ses déplacements pour rédiger lettres et documents officiels. ‘Imâd al-Dîn nous a laissé une œuvre poétique abondante.
De son œuvre historique, on retiendra surtout son Livre de la conquête de Jérusalem9 dont il commença la rédaction du vivant même de Saladin, lequel put ainsi en entendre lire quelques passages, en 1192, et une histoire du règne de Saladin qui est en partie aussi une autobiographie10. Le témoignage de ‘Imâd al-Dîn est d’une importance capitale car les informations qu’il donne sur les événements dont il a été le témoin direct sont d’une très grande précision, en particulier sur le déroulement des batailles, les armes utilisées, les négociations menées. Les nombreuses lettres qu’il reproduit, les siennes mais aussi celles d’al-Fâdil, sont riches en images et en métaphores qui, au-delà d’une rhétorique imposée, dévoilent la vision que les musulmans pouvaient avoir de leurs dirigeants, de leurs alliés et de leurs ennemis. La valeur de ses informations fut bien perçue par de nombreux auteurs postérieurs qui puisèrent dans ses ouvrages une grande partie de leur récit sur le règne de Saladin.
Le troisième auteur, tout aussi proche de Saladin, s’appelait Baha al-Dîn Ibn Shaddâd (1145-1234). À la différence des deux autres, Ibn Shaddâd, né à Mossoul et formé en Irak, n’était pas un administrateur mais un traditionniste et juriste de renom. C’est en 1188 seulement, alors qu’il revenait de son pèlerinage à La Mecque, qu’il entra au service de Saladin. Certainement impressionné par ses victoires sur les Francs, Ibn Shaddâd composa à son intention un traité sur les mérites du jihad avant de l’accompagner dans sa campagne militaire de Syrie du Nord. Par la suite, il fut aussi à ses côtés lors de l’interminable siège d’Acre de 1189 à 1191. Saladin le nomma d’abord cadi de l’armée, c’est-à-dire responsable de la justice durant les campagnes militaires, avant de le charger, en 1192, de la judicature suprême dans la ville de Jérusalem récemment reconquise. La plus grande partie de son œuvre est constituée de recueils de hadiths11 et d’ouvrages juridiques, mais il doit surtout sa notoriété à la biographie qu’il consacra à Saladin12. Rédigée durant les toutes dernières années du XIIe siècle, dans un style proche de l’hagiographie, son objectif est clair : faire d’abord l’éloge des vertus de Saladin, notamment son attachement aux devoirs religieux, sa justice, sa générosité, sa clémence et son courage, retracer ensuite sa carrière en insistant surtout sur les événements postérieurs à la conquête de Jérusalem, la troisième croisade en particulier. Ibn Shaddâd a sans doute utilisé pour la rédaction de son ouvrage le Livre de la conquête de Jérusalem de ‘Imâd al-Dîn-leur récit est par endroits très proche-mais, à partir de 1188, les informations originales se multiplient et donnent à son ouvrage toute la saveur du témoignage vécu.

L’importance des ces trois auteurs tient non seulement au fait qu’ils nous livrent un témoignage direct sur Saladin qu’ils ont bien connu, mais aussi à leur rôle d’acteurs sur la scène politique et religieuse, car ils ont, chacun à leur manière, influencé la conduite de leur souverain et participé directement à sa propagande. A l’inverse, le témoignage d’un autre grand historien de ce temps-là, Ibn al-Athîr (1160-1233) donne un éclairage plus proche de ce qui devait se dire à la cour des princes d’Irak et de Haute-Mésopotamie. Originaire de cette région, Ibn al-Athîr passa une grande partie de sa vie à Mossoul où il fréquenta les milieux dirigeants zenguides vivement opposés au pouvoir de Saladin. Mais, après qu’en 1186 une paix eut finalement été signée au terme de laquelle les Zenguides de Mossoul reconnaissaient la suzeraineté de Saladin et s’engageaient à lui envoyer des troupes, Ibn al-Athîr lui-même accompagna l’émir de Mossoul quand celui-ci alla prêter main forte à Saladin dans ses combats contre les Francs de Syrie du Nord, en 1188.

Cette proximité d’Ibn al-Athîr avec les Zenguides de Mossoul se perçoit, à des degrés divers, dans son œuvre historique. Son Histoire des atabegs de Mossoul5, achevée entre 1211 et 1219, prend clairement parti en faveur de cette dynastie et l’éloge qui est fait de Nûr al-Dîn fut sans doute inspiré par celui qu’Ibn Shaddâd avait composé pour Saladin. Toutefois, son œuvre majeure reste son Histoire universelle'4 qui s’arrête en 1231 et fut abondamment utilisée par les historiens postérieurs. On a souvent attribué à Ibn al-Athîr, à cause de ses sympathies zenguides, une attitude critique à l’égard de Saladin. Sans doute son jugement tranche-t-il dans le concert de louanges qui caractérise les témoignages de plusieurs de ses contemporains, mais son opinion est loin d’être entièrement négative.
Parfois son récit est inspiré de l’œuvre de ‘Imâd al-Dîn, et plus rarement de celle d’Ibn
Shaddâd, deux auteurs que l’on ne peut soupçonner de mauvaises intentions à l’égard de Saladin. Par ailleurs, dans ceux de ses propos apparemment hostiles au sultan, ses critiques portent surtout sur son manque de persévérance face aux villes qui lui opposaient une forte résistance ; il s’en prend aussi à sa trop grande magnanimité, qui permit aux populations franques des régions conquises d’aller se réfugier à Tyr, qui s’en trouva ainsi renforcée15. Mais Ibn al-Athîr, nous le verrons, ne fut pas le seul à formuler ces critiques, et il est loin d’être insensible aux qualités de Saladin, en particulier à ses victoires sur les Francs. Il le dépeint souvent animé d’un grand zèle pour la guerre sainte et se battant au premier rang de ses troupes. Il lui arrive aussi de souligner la justesse de ses opinions et de rejeter la responsabilité des erreurs commises sur ses émirs. Ne disait-il pas de Saladin, dans sa nécrologie, que c’était un souverain généreux, patient, clément, modeste, respectueux de la loi religieuse, cultivé, très appliqué à mener le jihad, bref « une personnalité rare de son époque16 » ? Une chose est sûre : le récit d’Ibn al-Athîr, synthétique et clair, vient très utilement compléter et parfois contrebalancer les témoignages de ses devanciers.

Beaucoup d’autres historiens aux XIIIe et XIVe siècles s’intéressèrent au règne de Saladin et leur témoignage nous est parvenu directement ou au travers de citations conservées dans des compilations postérieures. Parmi eux, Ibn Abî Tayyi’ se distingue par son point de vue d’Alépin chiite, observateur des événements depuis la Syrie du Nord. Son regard sur Saladin est plutôt bienveillant, sans doute parce que celui-ci adopta une politique plus conciliante à l’égard des chiites d’Alep que son prédécesseur Nûr al-Dîn. Mais il existe aussi des sources arabes chrétiennes dont le témoignage est particulièrement intéressant pour apprécier l’attitude de Saladin envers les non-musulmans et pour comprendre les réactions de ces communautés très souvent prises en otages entre Francs et musulmans. Bien sûr, l’impression qui se dégage de ces sources n’est pas là même selon que leurs auteurs habitaient ou non sur les territoires soumis à l’autorité de Saladin et de ses descendants.
Ainsi Michel le Syrien, patriarche jacobite d’Antioche, vivant sous domination franque, adopte à cet égard un ton beaucoup plus libre que celui du chef de l’Eglise jacobite d’Orient, Bar Hebraeus, résidant en Haute-Mésopotamie ou en Syrie du Nord, qui sans prendre véritablement parti pour Saladin, n’en donne pas moins une image globalement positive. Significative, par exemple, est sa nécrologie élogieuse du sultan, entièrement recopiée de celle d’Ibn al-Athîr. Même la prise de la relique de la Vraie Croix par les musulmans et la reconquête de Jérusalem, en 1187, ne semblent pas lui inspirer de regret particulier17.

On note la même prudence chez les auteurs coptes d’Egypte, que ce soit dans la grande Histoire des patriarches d’Egypte ou dans l’Histoire des églises et des monastères d’Abû 1-Makârim18. Quand les destructions d’églises et les exactions commises contre les chrétiens sont dénoncées, c’est rarement la personne de Saladin qui est mise en cause. Celui-ci est même dépeint comme un souverain qui limita les abus et permit aux chrétiens de retrouver leur place au sein de la société et de reconstruire leurs églises détruites. L’impression qui se dégage, en revanche, des manuscrits arméniens rédigés en territoire chrétien, en Petite et en Grande Arménie, est bien différente. Ceux-ci laissent paraître une franche hostilité vis-à-vis de Saladin mais pas toujours une très bonne connaissance des événements de Syrie-Palestine. De même, certains auteurs nestoriens de Mossoul, sans être aussi virulents, n’en témoignent pas moins d’une grande tristesse au lendemain de la prise de Jérusalem par les musulmans. C’est dire combien tous ces témoignages, hostiles ou favorables à Saladin, doivent être analysés avec prudence et circonspection afin d’éviter toute vision polémique de son attitude à l’égard des communautés non musulmanes.

Bien d’autres sources fournissent encore des informations sur la vie de Saladin. On peut en saisir des bribes dans les dictionnaires biographiques consacrés à certaines catégories de personnages (oulémas, dirigeants, hommes de lettres, médecins ou notables), dans des récits de voyageurs qui, tel Ibn Jubayr, décrivent les régions qu’ils traversent, ou dans de vastes encyclopédies qui contiennent de très nombreux renseignements sur l’organisation administrative et urbaine des Etats concernés. Des ouvrages d’incitation au jihad et d’art militaire nous aident à mieux comprendre l’idéologie de la guerre sainte, à cette époque, ainsi que le déroulement des batailles sur le terrain. Dans d’autres traités juridiques, administratifs, économiques ou scientifiques, on peut trouver des indications sur l’intérêt porté par Saladin à tous ces domaines. Enfin, la poésie, élogieuse ou satirique, permet de mieux saisir la représentation que les contemporains se faisaient de Saladin et de son entourage19.

Le tableau des sources sur Saladin ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait les textes latins. Guillaume de Tyr fut sans doute le meilleur historien latin des croisades. Sa Chronique, écrite entre 1169 et 1184, est un document précieux pour comprendre les relations de Saladin avec les Francs dans la première partie de son règne. Sa vision du sultan est mitigée : il le juge ambitieux et l’accuse d’avoir usurpé le pouvoir, mais, en même temps, il le redoute et lui reconnaît un grand courage et une certaine habileté politique qui lui valent le soutien de ses sujets20.

Il convient d’être beaucoup plus prudent dans l’utilisation des autres sources historiques latines et françaises, rédigées entre la mort de Guillaume de Tyr et le milieu du XIIIe siècle. Bien que riches en informations — sur la troisième croisade notamment — elles mélangent souvent, comme nous le verrons, faits historiques et aspects légendaires. Les plus importantes sont la Continuation française de Guillaume de Tyr qui nous est parvenue en plusieurs recensions21, l’ltinerarium Peregrinorum et Gesta regis Ricardi, un ouvrage dont Richard Cœur de Lion est le héros22, ainsi que la Chronique d’Emoul et de Bernard le Trésorier25. Au travers de leur récit, l’image de Saladin se transforme peu à peu. Apparu comme l’ennemi juré de la chrétienté au temps de son ascension, il prend les traits, à partir des années 1220, du souverain « chevaleresque » dont la littérature épique et romanesque va s’emparer pour construire l’histoire légendaire de Saladin24.

Bien sûr, le lecteur trouvera dans ce livre le récit des événements connus ou moins connus qui constituèrent la trame de l’existence de ce souverain unique. Surtout, ce que j’ai voulu faire, c’est mettre en lumière les aspects du personnage peu étudiés jusqu’ici par les historiens : les influences qui s’exercèrent sur lui, sa conception du pouvoir, son attachement à la Syrie, ses méthodes de gouvernement, l’application qu’il entendait faire de la loi islamique ou bien encore sa vie quotidienne. Saladin était évidemment un homme de son temps. Il baignait dans une société marquée par la guerre et la violence, mais aussi par de nombreux échanges, une vie culturelle intense, une forte religiosité, un sentiment de fatalité qui poussait les hommes à accepter toutes les épreuves de la vie parce qu’elles étaient voulues par Dieu. Une société fondamentalement inégalitaire au sein de laquelle il était admis que les hommes et les femmes, les maîtres et les esclaves, les musulmans et les non-musulmans, les riches et les pauvres, n’avaient ni les mêmes droits ni les mêmes devoirs. C’est dans cet environnement que je me suis efforcée de replacer Saladin pour dégager le sens de ses actions. Un environnement marqué par la coexistence de cultures diverses qui se reflétaient-on l’ignore bien souvent - jusque dans le choix des noms que ses frères et lui reçurent de leurs parents et que lui - même attribua à ses enfants : persans pour les uns (Tûrânshâh, Shâhanshâh...), arabes (Yûsuf, Muhammad...) ou turcs (Bûrî, Tughtegin...) pour les autres.

Les représentations et les images sont aussi au cœur de mon propos : représentation du souverain idéal, image de l’autre, naissance d’un mythe. Toutes ces questions permettent de s’interroger sur ce qui sépare le discours de la réalité, la construction littéraire de l’histoire. La figure héroïque de Saladin tient autant à ses qualités intrinsèques, à sa personnalité hors du commun, qu’à l’accord de ses contemporains et de la postérité à se le figurer comme tel. Sur quels arguments se sont développées sa propagande puis sa légende ? La défense de l’islam, souvent évoquée pour faire reconnaître sa légitimité, a-t-elle été la seule justification de son pouvoir ? Pour représenter Saladin en modèle de souverain et pour renforcer son autorité, son entourage l’a souvent rapproché de figures mythiques de l’Islam, prophètes ou premiers califes : comparaisons précieuses pour comprendre la lignée dans laquelle Saladin voulut situer sa politique et la signification de ses choix.

Au— delà du souverain, il y a l’homme, ses aspirations, ses émotions, ses goûts, ses faiblesses, ses craintes et ses souffrances. Il s’agit là de la face cachée de Saladin, la plus difficile à cerner et la moins connue pour qui ne se contente pas des portraits brossés par ses panégyristes. Des années de fréquentation d’un personnage peuvent donner l’illusion de la proximité. Mais l’histoire objective, nous le savons, n’existe pas et, malgré toutes les précautions d’usage, sans doute ai-je projeté sur lui mes propres interrogations et critères d’historienne du XXIe siècle. Le Saladin qu’il m’a été donné de découvrir, à partir de tous les matériaux réunis, c’est donc l’homme et son monde, l’homme dans son monde. Car aller à sa rencontre, c’est aller au-devant d’une personnalité qui existe pour les autres, avant que pour elle-même.
Voilà le lecteur averti. A lui maintenant de participer à la découverte du vrai Saladin.



I

L’ascension

1

Le monde de Saladin

En 1188, sur le plateau de Hattîn, à l’ouest du lac de Tibériade, un paysage de désolation s’offrait au regard de l’historien Ibn al-Athîr. Un an après la fameuse victoire de Saladin, les innombrables cadavres des Francs jonchaient encore le sol, en partie dévorés par les oiseaux de proie. Non loin de là, Jérusalem était redevenue musulmane, la voix des muezzins avait remplacé le son des cloches, la noblesse franque avait été décapitée et
Saladin était au sommet de sa gloire. Il avait tout juste cinquante ans.

L’image d’éternel combattant du jihad qu’on serait tenté de lui appliquer est toutefois trompeuse, car la guerre contre les Francs n’a pas toujours été le centre de ses préoccupations. Jeune, rien ne le prédestinait à dominer un territoire aussi étendu - de l’Égypte à la Haute-Mésopotamie - et à devenir le symbole de la lutte contre les Etats latins d’Orient. Né vers 1137, à Takrît, dans le nord de l’Irak, une ville dont son père Ayyûb était gouverneur pour le compte des Seljoukides, il aurait pu, lui aussi, entrer au service des sultans d’Iran et d’Irak si une série d’événements imprévus n’en avaient décidé autrement, dans un contexte politique et militaire plutôt mouvementé.

Califes et sultans : un monde marqué par la violence

Pour comprendre le règne de Saladin et les enjeux qui furent les siens, faisons un bref retour en arrière. Depuis le milieu du …




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